Je me souviens de cette journée d’automne comme si c’était hier. Je terminais ma journée de travail et je marchais vers la station de métro quand la réalité m’a frappée. Enceinte de vingt-quatre semaines, mon destin était inévitable. J’allais devenir mère, avoir un enfant à ma charge, un enfant dont j’allais devoir m’occuper pour le reste de mes jours. À ce constat, j’ai sentie ma gorge se serrer, mes mains devenir moites, mon cœur se débattre et mes jambes devenir molles. Je venais de réaliser que ma vie allait changer à tout jamais et j’étais terrorisée à l’idée de perdre ma liberté, mon intimité, mon corps, ma vie, au dépend d’un enfant que je ne connaissais pas encore. (À ce moment précis, je ne savais pas encore que l’amour pour mon fils estomperait le vertige.)
Clairement, je ne voulais pas accoucher. Évidemment il y a des choses comme celle là qui ne peuvent être contrôlée. La nature est par contre bien faite et la prise de poids, l’enflure, l’inconfort, la fatigue et le retour des nausées ont eu raison de mes ailes et m’ont fait rêver d’accouchement avant terme.
Je ne sais pas pourquoi certaines femmes vantent la maternité en affirmant que l’arrivée d’un enfant n’est pas obliger de changer notre vie. (Ces seuls propos m’ont d’ailleurs fait réaliser, qu’il ne faut pas avoir eu d’enfants pour penser ainsi). Le manque de sommeil à lui seul vient tout chambouler et il est loin d’être l’étape la plus difficile à apprivoiser.
L’annonce de la grosse gémellaire qui a suivie 12 mois et 4 jours après ce premier accouchement à resserrer l’étau autour de mon corps. On m’a scié les jambes et on m’a demandé de continuer à avancer. J’ai vraiment senti que la nature me forçait à suivre un chemin imprévu. Un chemin difficile. On m’avait attrapé dans un filet dont je ne pouvais plus sortir. Je ne serais plus jamais moi, seulement une maman. Je ne serais plus moi parce que si avec seulement un enfant il m’était difficile de me sentir autre chose qu’une mère (pas que l’envie, les idées, les projets, les amies manquaient, mais parce que le temps y étant dédié n’existait presque plus), je sentais qu’avec trois je n’aurais plus le choix de n’être que ça. J’ai eu l’impression qu’on m’enfermait dans un seul rôle (qui bien que merveilleux, ne me permettait pas d’être moi aussi). J’admire d’ailleurs (et j’envie un peu) toutes ces mamans qui ont la chance de se sentir grande en s’occupant de leurs enfants, qui sont capables de trouver le bonheur en eux et par eux.
Après la naissance des filles, je me suis retrouvée ensevelie sous la maternité, prise entre les vingt biberons par jour, les vingt brassées de lavage par semaine (sans exagération pendant les premières semaines!), les 20 changements de couche journaliers et la tonne de pyjamas, draps et doudous à plier. Je me suis retrouvée enfermée dans une prison de vêtements, de tissus, de tâches, de régurgitations explosives, une prison à l’odeur délicate de bébé qui avait comme bruit de fond des pleurs incessants. Je n’ai pas regrettée ma maternité, mais j’ai regrettée que la nature ait tellement précipitée les choses que je n’arrivais plus à les accepter, à les apprécier, à les voir.
Heureusement mes enfants vieillissent et l’étau se desserre avec le prolongement de leur nuit de sommeil. Mais malgré tout, c’est dans le retour au travail que je suis devenue la maman épanouie que je voulais être. La maman capable de tout; d’aimer, de cuisiner, de prendre soin des trois amours de sa vie (et du quatrième aussi d’ailleurs, le premier de tout) et d’éprouver un plaisir fou à exercer une carrière merveilleuse. Je crois que ce retour au boulot a sauvé ma maternité.
J’ai maintenant hâte au vendredi pour me coller à mes enfants et j’ai hâte au lundi pour continuer mes projets stimulants. Je me suis sentie coupable, beaucoup. Puis j’ai lu dans le Enfants Québec un reportage sur cette culpabilité nouvelle, qui n’existait pas du temps de mes grands-mères, qui existe seulement depuis que chaque mère rêve d’être meilleure que les autres mères. J’ai réfléchi et j’ai décidé que j’avais la meilleure façon pour moi de vivre ma maternité. Depuis, ma prison s’est envolée comme les premiers flocons de neige de l’hiver et s’est transformée en un nid douillet.